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Pourquoi on s'interroge tant sur l'IA et le management, alors qu'on n'en est qu'au tout début
Par Delphine Zanelli ·

Un paradoxe traverse les organisations en ce moment : on s'interroge déjà énormément sur ce que veut dire manager à l'ère de l'IA, alors même que la plupart des entreprises ont surtout adopté l'IA générative, pas encore l'IA agentique, celle qui agit et décide de manière plus autonome.
Quatre stades, et la plupart des entreprises n'en sont qu'au deuxième
Il existe quatre stades de maturité dans l'adoption de l'IA. Le premier, c'est l'absence de décision, l'IA qui s'utilise dans l'ombre, sans cadre. Le deuxième, où se trouve la majorité des entreprises aujourd'hui, c'est un usage encadré : une charte, un cadre sécurisé, mais encore déconnecté des métiers. Le troisième, ce sont des assistants pleinement intégrés, qui commencent à interagir avec les outils du quotidien, souvent d'abord de manière ludique, pour se familiariser. Le quatrième, c'est l'IA organisationnelle : un lien de confiance suffisamment installé avec la technologie pour repenser entièrement les processus métier autour d'elle.
Les entreprises qui considèrent l'IA comme un simple sujet d'outils restent au deuxième stade, et constatent peu de gains, pour une raison simple : les vrais gains de valeur apparaissent au troisième stade, pas avant.
Ce que je vois, sur le terrain
Je suis énormément contactée en ce moment pour cette conférence. Et ce que je découvre, dans mes échanges avec les organisations qui m'appellent, c'est qu'elles n'en sont souvent même pas au deuxième stade. Elles sont encore au premier : l'absence de décision, l'IA qui circule dans l'ombre, sans cadre posé. Ce n'est pas un problème en soi. C'est même plutôt rassurant : on a le temps de poser les bonnes questions avant que tout s'accélère.
Pourquoi on en parle déjà autant
Je crois qu'on cherche surtout à se rassurer, d'une manière ou d'une autre : soit en espérant que l'IA va enfin nous décharger de tout ce qu'on aime moins dans le management, soit en se demandant si le métier de manager va continuer d'exister tel qu'on le connaît. Et c'est une bonne chose de s'y interroger maintenant, avant que la transformation s'accélère, plutôt qu'après.
Une vague à surfer, en conscience
Je fais partie de ceux qui restent résolument pro-innovation. Cette vague, on peut choisir de la surfer plutôt que de la subir. Elle représente un mouvement incontournable, et c'est justement pour ça que son usage mérite d'être pensé en conscience, même quand on n'en est encore qu'au premier ou au deuxième stade.
Le rapport Anthropic, publié en mars 2026, établit que 91,3% des tâches managériales sont couvrables par l'IA. La vraie question est moins de savoir si on adopte l'IA que de choisir lesquelles de ces tâches on lui confie, et surtout, ce qui est fondamental dans les 8,7% qui restent.
Ce que l'IA fait à notre cerveau, pas seulement à notre emploi du temps
L'IA va plus vite que notre cerveau, qui a besoin de temps de réflexion et de décompression pour vraiment intégrer ce qu'il apprend. Une étude récente sur des médecins montre qu'un usage intensif de l'IA, suivi d'un sevrage, laisse une capacité de raisonnement plus difficile à retrouver qu'avant. C'est un vrai sujet de soutenabilité cognitive : jusqu'où notre cerveau peut-il absorber sans saturer ? Rester capable de repartir d'une page blanche, de raisonner sans filet, même quand l'IA peut répondre à notre place, ça se travaille.
L'IA répond très bien au "comment". Le "pourquoi", le sens, l'éthique, le lien, restent profondément de notre responsabilité.
Ce que ça change pour le manager
Les managers sont la courroie de transmission de ces repères dans l'entreprise. C'est à eux de poser le cadre, pas à la technologie de le poser pour eux. Le manager à l'ère de l'IA doit être un modèle dans son propre usage : garant d'une charte, sans pour autant noyer ses équipes de tableaux de bord. Il doit savoir reconnaître que l'utiliser n'est jamais une preuve de paresse, mais un choix d'efficacité. Et il devient l'orchestrateur entre l'humain et l'agent : décider, en conscience, ce qu'il automatise, et ce qu'il préserve.
C'est aussi une question de culture d'entreprise, pas seulement de process : quand on optimise un processus avec l'IA, le message qu'on envoie à ses collaborateurs compte double, surtout en période de tension économique. Et il y a un temps libéré à réinvestir : selon une étude ServiceNow, les managers français passent environ 30% de leur temps sur des tâches administratives non essentielles à leur fonction. Réduire cette part libère un temps précieux pour le collectif : l'écoute, le développement des équipes, le lien.
Nourrir des super humains, pas seulement des humains augmentés
La finalité ultime de cette transformation, je la vois clairement : il s'agit de nourrir des super humains, pas seulement des humains augmentés. L'augmentation suggère un outil qui s'ajoute. La notion de super humain porte une intention différente : des collaborateurs qui gagnent en discernement, en créativité, en capacité de raisonnement.
Pour ça, deux choses doivent se travailler en amont.
D'abord, savoir précisément ce qu'on décide de confier à l'IA, et pourquoi. C'est la question que posent Olivier Sibony et Éric Hazan dans "Faut-il encore décider ?" : la décision doit rester gouvernée par un principe de responsabilité, et par des valeurs qu'aucun algorithme ne peut poser à notre place. J'ai eu la chance d'en parler avec Olivier Sibony dans mon podcast, et cette clarté-là ne se pose pas une fois l'outil entre les mains. Elle se pose avant.
Ensuite, ne pas se tromper sur ce que ça libère vraiment. Charlene Li et Katia Walsh, dans "Winning with AI", le formulent bien : ce qu'on garde pour soi, dans cette part humaine, demande plus d'exigence, plus de discernement, plus de présence, plus de compétences, pas moins. Même les tâches automatisées demandent qu'on les comprenne, qu'on sache les façonner, qu'on collabore avec elles intelligemment.
C'est donc tout un système d'apprentissage qu'il faut repenser dans une organisation : qui développe quelles compétences, à quel rythme, et comment un manager accompagne cette montée en exigence collective, sans laisser personne décrocher en route.
C'est tout ce travail que j'explore dans ma conférence "Manager à l'ère de l'IA".